Les Hanches Larges

12. Conversation quotidenne

Un moment banal, agréable, sans fin.

Elle entre.

On dirait un peu le décor d'un film dont le scénariste aurait écrit « la scène se passe dans un troquet parisien typique quoiqu'un peu vieillot ». La pièce n'est pas très grande, les plafonds sont hauts. Au fond, une grande ardoise avec la carte : quelques vins et quelques plats. A droite de la porte, le bar sans âge, une brune souriante et sincèrement sympathique derrière. La disposition des tables vous obligent souvent à vous asseoir au côté d'inconnus dont vous partagerez le briquet, le cendrier, puis les cigarettes, voire la conversation. Le mobilier est en bois très simple, très classique. La carrelage est ancien aussi, à motifs fleuris dans les tons bruns. La lumière est agréable, il fait toujours un peu sombre, l'atmosphère est feutrée mais populaire. Tout ici parait évident, authentique, rien n'est à changer. Par bonheur, on est très loin du bar lounge où tout est calculé pour qu'on s'y sente bien. Au bout d'une fois, on se sent habitués des lieux. On sait qu'on reviendra. Même s'il fait beau dehors et qu'ils ont installé trois tables en terrasse, il y a du monde à l'intérieur. C'est enfumé mais peu bruyant. On est bien Sur les quais.

Louis l'attend à l'une des tables alignées au fond. Il sourit, une cigarette coincée entre les troisièmes phalanges de l'index et du majeur. Il la regarde dans les yeux, elle fait mine de relever une mèche de cheveux qui retombe immédiatement. Elle s'approche de lui et l'embrasse avant de s'asseoir en face, ses genoux immédiatement coincés entre ses jambes. La main libre de son amant l'effleure, passant négligemment les doigts sous l'ourlet de sa robe. Besoin de contact, comme pour vérifier qu'elle est bien là, maintenant. C'est un moment banal entre deux amants. Agréable. Sans fin.

- bonjour

- bonjour

- ça va ?

- oui et toi ?

-  bien... il sourit.

- tu as fait quoi aujourd'hui ?

- j'me suis levé tard. Tu bois quoi ?

- mmmmhhh... Un verre de Merlot. Et toi ?

- pareil.

- Tu t'es levé tard ? Juste avant de venir me retrouver ? Elle sourit, à demi accusatrice.

- Oui presque. J'suis juste passé faire quelques courses. Mon frigo était vide. Et toi ?

-  J'ai pas fait grand chose. Dormi tard aussi - comme un aveu qu'elle lui concède. J'suis allée nagée. Et j'ai rattrapé mon retard en matière de lecture de magazines féminins ! Une grand journée quoi !

La serveuse leur apporte leur pichet de vin rouge. La conversation continue sur le même ton. La chaleur, leurs projets pour la soirée qu'ils ne passeront pas ensemble, des silences, des regards, un compliment de temps en temps.

- elle te va très bien cette robe.

- Merci... tu as toujours cette manière de tenir ta cigarette...

Il sourit. Il aurait pu entendre dans sa voix un ronronnement de plaisir, tant il sait que ce simple geste suffit à la séduire. Il comprend cette fille sans doute mieux qu'elle ne le croit. Elle est belle. En fait non, elle ne l'est pas, c'est autre chose. Elle lui plait. Il l'a connaît depuis quelques mois maintenant. Elle l'attire irrémédiablement. Au début, il a essayer de lutter, sans trop savoir pourquoi, puis il s'est laissé aller. Un silence de plus pendant leur conversation, il attarde son regard sur ses petites épaules rondes et blanches, parsemée de quelques tâches de rousseur. Amusant de se rendre compte comme on se perd dans des détails quand on tient à quelqu'un. Un peu de son crayon noir a coulé en dessous de son oeil droit. Il lui essuie. Elle sourit et regarde sa montre.

-  je dois y aller. Je t'avais dit que je dois retrouver une amie, non ?

-  oui oui.

-  Je t'invite. On se voit demain ?

Disant cela elle s'est déjà levée et approchée du bar. Il ne lutte pas. Il s'adosse au dossier de sa chaise et allume une cigarette. Quand elle se retourne vers lui, il la tient entre ses lèvres, la tête penchée sur le côté. Elle revient, la lui pique, l'embrasse fortement et tire une grande latte sur la cigarette, une lueur de défi dans le regard, puis la lui rend et s'éloigne en souriant. Il la regarde partir et commande un autre verre de vin.

Il sort un journal et en poursuit la lecture. Son regard divague. Il n'y a pas un souffle d'air mais il frémit. Le souvenir de sa présence. Ou peut être son absence. Il aime bien cet endroit. L'animation du canal ne l'atteint jamais vraiment, on y est hors du temps. Tout à l'heure, il ira peut être au cinéma.

Vos commentaires

1 Le Dimanche 2 Septembre 2007 à 11:39 GMT+2, par Le Chat

Tu devrais écrire, tu as du talent, j'ai bien aimé...

2 Le Dimanche 2 Septembre 2007 à 15:52 GMT+2, par hauteclaire

Bonjour Excessive. Vous savez vraiment planter un décor et des personnages. Ce petit resto populaire, on s'y voit!
A bientôt pour la suite.
Amitiés

3 Le Dimanche 2 Septembre 2007 à 19:48 GMT+2, par c.

encore.

4 Le Lundi 3 Septembre 2007 à 19:33 GMT+2, par Louise

Bonjour Excessive,

Bravo vraiment ! C'est un véritable plaisir de lire votre conversation quotidienne. Vous savez rendre le lieu, on voit les personnages, c'est terriblement vivant.

A bientôt.

Louise.

5 Le Dimanche 9 Septembre 2007 à 03:04 GMT+2, par Em

Bah voilà ! Me voilà sous le charme de Louis et de sa cigarette... ;)

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