13. Demain peut être.
Morlet prend l'apéro Aux P'tits Tonneaux. Encore. Il s'ennuie. Son enquête sur le cadavre du canal n'avance pas et il s'en fout. Assis à la même place que quelques jours auparavant, il se surprend à penser que la seule chose qui l'égaierait actuellement, serait de revoir la fille qu'il a vu passer deux fois ce soir là. Cette fois, il irait lui parler, ne serait-ce que pour tromper son ennui. Il fait toujours beaucoup trop chaud pour la saison. Les journaux ne parlent plus que de ça, il n'y a plus de guerre, plus de famine, plus d'injustice, plus de découverte scientifique ni d'événement littéraire quand il fait trop chaud. Faites boire les vieux ! Sauvez les ! Pffff... ! A quoi bon ? Il se sent las de tout, son boulot, sa femme, ce soleil, cette moiteur, peut être même cette bière et ses cigarettes roulées. Il changerait bien de vie mais pour faire quoi ? Il n'a jamais eu d'imagination. Cette réflexion lui arrive en pleine gueule et achève de lui saper le moral. Là tout à coup, accoudé à ce bar où il vient au moins 4 fois par semaine, portant toujours le même regard sur la même rue, il se sent vide. Et se rend compte froidement que rien ne le remplira. Et qu'il n'est même pas capable d'imaginer ce qui pourrait le « remplir », pas foutu de se projeter dans une vie fantasmée qui le comblerait... Il pourrait rentrer chez lui, sa charmante femme l'y attend. Il l'aime, cela ne fait aucun doute, comment pourrait-il seulement en être autrement ? Ou il ne sait pas ce qu'est l'amour. Mais ça ne le remplit pas. Il pourrait trouver l'identité de ce putain de jeune qu'on a balancé dans la canal. Ça ferait avancer l'enquête mais ça ne le remplirait pas. Il pourrait se trouver une ou deux maîtresses, ça lui ferait du bien, mais il ne se sentirait pas mieux après. Il pourrait lire un livre, un roman, un gros, comme ça fait longtemps qu'il n'en a pas lu, mais il n'en a pas le courage, ça ne le mènerait nulle part. Accoudé à son bar, il se regarde le nombril et comme un con qui ne sait pas quoi faire d'autre, il commande une autre bière. Peut être que ça, ça finira par le remplir. Il soupire en se demandant pourquoi il est dans cet état et combien de temps cela va durer.
Dans leur appartement, Stéphanie passe l'aspirateur, les informations télévisées tournent en fond, sans le son. Il fait chaud, elle s'ennuie, son mari lui manque un peu. Elle regarde sa montre, il devrait bientôt rentrer. Elle aimerait partir en Normandie ce week end, elle a envie de voir la mer et d'être avec lui, loin de Paris qui bien souvent les bouffe.
Quand enfin il rentre chez lui, après une promenade sur les berges du canal, quelques autres pensées mornes et tristes - mais au moins il pense, elle dort. Il se déshabille rapidement, laissant tous ces vêtements en tas à côté du lit, et la rejoint. Elle respire. Sa peau est toute chaude, sous la couette. Pas moite, juste chaude. Et douce. Elle sent bon. Incapable de dire quoi. On dirait une sucrerie, il ne saurait dire laquelle. Il ne peut s'empêcher de passer ses mains sèches sur cette peau tendre. Doucement, pour ne pas la réveiller. Il la regarde, l'effleure, la sent et s'apaise doucement. Peut être que ce contact va le remplir un peu, peut être que l'existence de cette peau tiède à ses côtés, de cette odeur qui remplit la pièce va l'aider à aller mieux. Il se colle contre elle, le nez dans sa nuque, la main sur son ventre. On n'a rien inventé de plus agréable. Elle bouge à peine, son corps est juste plus présent, plus agréable encore. Peut-être devrait-il quitter ses habitudes, quitter Paris même. Ses yeux papillonnent, ses pensées se font rares et fuyantes. Incohérentes. Il sent son esprit plonger vers la sommeil. Prêt à y trouver un refuge, il accepte la chute. Ça ira mieux demain parait-il.
Par L'Excessive, Jeudi 6 Septembre 2007 à 01:27 GMT+2 dans Les Hanches Larges (article, RSS)




