Les Hanches Larges

14. La rencontre.

Morlet ne va pas mieux qu'hier; elle est jeune et a un visage assez banal pour une fille de cet âge.

Ca y est, il connaît l'identité du cadavre.  Jules Fromart, 27 ans, thésard dans une matière bizarre comme l'étude du langage, originaire du sud ouest, à Paris depuis 4 ans, un boulot dans un fast food le week end, quelques baby-sitting, quelques soirées sous cachetons, quelques potes qu'il va falloir interroger, pas de petite amie connue pour le moment, des parents loin, un petit studio dans le 20e arrondissement, aucun antécédent judiciaire. Apparemment pas vraiment prédestiné à finir dans la canal. C'est con. Qu'est ce que ça change de savoir tout ça sur ce type qui n'est plus rien de tout ça maintenant ? Des mots, juste des mots. Quand on n'est plus que viande, avec un peu de chance, on reste des mots dans la bouche de quelques personnes, avant de n'être plus que pensées, puis carrément plus rien du tout sinon une ou deux lignes dans un registre d'état civil poussiéreux. Morlet ne va pas mieux aujourd'hui qu'hier. Toujours las de tout. Il voudrait quitter la ville aimée mais étouffante, suffocante, tentaculaire, parasitante. Quitter Paris pour mieux y revenir, pour lui appartenir à nouveau plus docilement, pour y être bien comme chez une vieille maîtresse avec qui tout est, dit, où plus rien n'est à promettre, où seul le plaisir compte. Mais quitter la ville infecte d'abord, pour réapprendre à respirer loin d'elle.

Il déjeune, volontairement seul, assis dans le parc, boulevard Jules Ferry. Son sandwich attire les pigeons. Ces horribles animaux rôdent autour de lui. Ils grouillent, dégoûtants, leur plumes noirâtres semblent poisseuses, ils ont les yeux rouges et n'ont plus que des moignons en guise de pattes. Parfois, des mouches sortent de sous leurs ailes. On devrait avoir pitié d'eux mais ils sont trop sales et laids, leur présence est oppressante, on bat du pied pour les faire fuire ; ces immondes bestioles qui n'ont plus peur de grand chose ne sont capables que de faire naître de la violence, une profonde haine, même chez les plus pacifistes d'entre nous. Il préfèrerait voir des rats autour de lui.

Il relève la tête de ces monstres urbains qui lui donnent la nausée et la jeune fille rousse entre dans le parc. Ses cheveux souples sont retenus par un élastique. Elle porte un jean usé, une paire de Converse et un débardeur en coton. Une fraction de seconde, il voit Stéphanie en elle mais malgré sa tenue similaire aujourd'hui, elle est tout autre. Son pas est léger, elle écoute de la musique sur un petit baladeur MP3.(

) Il y a quelque temps, on l'aurait brûler pour sorcellerie. C'est la seule pensée qui lui traverse l'esprit. A son passage, les pigeons s'envolent. Il la regarde s'éloigner, déjà.

Le lendemain évidemment, il est à la même place,  à la même heure - Paris est une petite ville -  toujours avec son sandwich et son journal. L'enquête n'avance pas vraiment mais là n'est pas la question pour le moment. Il ne sait même pas pourquoi il a tant envie de lui parler. Juste à cause de cette foutue coïncidence peut être. Il a comme l'impression qu'elle est un élément qui comblerait son vide. Les pigeons sont toujours là, toujours laids, mais cette fois il les remarque à peine. Elle arrive. Elle semble le repérer alors il plonge son nez dans son journal. Gêné de se trouver là, encore, comme sur son chemin.

Le surlendemain, il est là. Sandwich, journal, pigeons. Cette fois, il lui parlera. Il fantasme qu'il l'attire vers lui en la regardant. Ça ne serait pas impossible, n'est ce que le hasard qui l'a mise trois fois sur sa route en si peu de temps ? Dans son spleen, il se prend à rêver de destin. On verra plus tard pour les conséquences. Il en est sur, elle vient vers lui, il ne baissera pas les yeux... Les pigeons se dispersent, l'article sur la politique étrangère du nouveau gouvernement lui semble soudain passionnant. Elle s'arrête à sa hauteur, l'obligeant à relever les yeux vers elle. Il sent que son visage est chaud, il l'imagine rouge... Elle sourit - quel plaisir qu'elle ait échappé au bûcher. Elle est jeune et a un visage assez banal pour une fille de cet âge. Ces traits sont fins, sa peau claire n'est pas maquillée, ses yeux noisettes simplement soulignés de mascara noir. Elle affiche un petit sourire. C'est son regard qu'il faut éviter, il le sent tout de suite. Il y a au fond de ses yeux une lueur d'intelligence, un humour mordant évident, quelque chose de plus qu'il ne parvient pas à identifier. Une lucidité dure peut être, comme si elle avait trop pensé et qu'elle en était revenu. Elle porte une blouse blanche fine, laissant voir en transparence un peu de chair, retenue par une ceinture en cuir large et sombre et un long jupon en coton blanc. Ses cheveux souples flottent sur ses épaules, quelques mèches vaguement retenues sur un côté par une barrette à fleurs. Elle s'adresse à lui d'une voix posée, un peu cassée.

-         Je connais la fin, je vous la raconte ?

-         La fin de quoi ?

Il ne s'est jamais senti aussi peu séduisant. Ses mains sont moites, son regard s'attarde sur un pigeons en pleine parade amoureuse. Ridicule.

-         Du journal...

Elle laisse passer un instant, le regard plongé dans celui de Morlet, il en serait presque paralysé.

-         ... à la fin tout le monde meurt.

-         Ah... !

Il parvient enfin à lui rendre son sourire.

-         Vous déjeunez ici tous les jours. Je ne sais pas comment vous faites, ces animaux me dégoûtent...

-         C'est vrai. Moi aussi. Fuyons les ! Je... vous m'accompagnez boire un café ? ou peut être que je vais trop loin...

-         Oui... enfin oui pour le café ! ou peut être que je cède trop facilement... Mais j'ai la sensation d'avoir une mission : vous sauver de l'attaques de ces bestioles !

D'un coup de pied, elle envoie valser un pigeon.

Morlet rassemble ses affaires, jette son trench sur ses épaules, récupère un peu de sa constance de flic et la suit. La souplesse du tissu de son jupon laisse deviner le mouvement souple de ses hanches, le blanc lui donne un côté angélique. Elle se retourne et plante ses yeux dans les siens. Un regard qui nie l'idée de l'ange, lui donnant tellement plus d'intérêt. Elle rit.

Vos commentaires

1 Le Dimanche 9 Septembre 2007 à 22:44 GMT+2, par MM

cool, vlà la suite!

2 Le Mardi 11 Septembre 2007 à 00:34 GMT+2, par hauteclaire

Bonsoir,
la suite tant attendue ne déçoit pas! Heureuse de vous retrouver dans vos descriptions si vivantes.
Amitiés

3 Le Mardi 11 Septembre 2007 à 00:51 GMT+2, par c.

putain y sont flippants tes pigeons!

c.

4 Le Lundi 17 Septembre 2007 à 00:09 GMT+2, par Em

J'adore la suite. J'adore cette fille... et je note la technique de drague, qui pourra m'être utile :D

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