15.Chez Prune
Il l'a emmené Chez Prune, un café-restaurant avec une terrasse donnant sur le canal St Martin, bobo, très à la mode, pas désagréable. Il pense que c'est un bon choix. Il connaît un serveur qui lui libère rapidement une table en terrasse. Et maintenant il est assis en face d'elle. Il se sent nerveux comme à un rancart. Il devrait pourtant être à l'aise : il est à un peu plus vieux qu'elle, elle lui accorde son attention avec naturel mais la situation lui semble bizarre. Elle commande un verre de chablis, il prend un demi et se roule une cigarette. Elle l'observe en silence, un sourire flottant sur les lèvres, semblant attendre qu'il parle. Il ne sait plus si c'est lui qui a provoqué la rencontre ou si c'est elle qui a tout décidé. Il aimerait se souvenir pourquoi il s'est assis dans ce parc trois jours auparavant mais n'y parvient pas. Le hasard sans doute. Connerie. Passe- t-elle toujours par là à cette heure de la journée ? Il a envie de croire qu'elle le cherchait aussi. On dirait un adolescent. Elle regarde sa montre et il sent tout à coup qu'elle va lui échapper s'il ne la retient pas. Des questions.
Est-elle du quartier ? Depuis combien de temps ? Que fait elle dans la vie ? Accepte-elle toujours aussi facilement les invitations à prendre un verre ?
Oui. Depuis bientôt 3 ans. Elle est costumière. Non.
Et elle lui sourit, ne lâchant pas son regard.
Il reprend de l'assurance. Se dit qu'il doit lui plaire puisqu'elle est là. Et décide de jouer de son charme. Les épaules un peu basse, le regard noir légèrement humide, la pupille dilatée par la myopie et un commencement de désir, il penche la tête sur le côté et esquisse un demi sourire, caressant sa barbe de trois jours de sa main droite. Et son tour à elle.
Du quartier ? Depuis longtemps ? Que faites vous dans la vie ? Invitez-vous toujours les filles qui vous sauvent des pigeons à venir prendre un verre ?
Oui. Longtemps. Une hésitation... j'suis flic. Non.
- Flic ? Une caricature alors !
Il ne sait pas comment le prendre. Elle désigne son imper et sourit.
- Ça tombe mal, je suis une femme fatale.
- Ça se voit.
- Alors vous devriez savoir qu'il faut me fuir, je vais vous perdre, c'est comme ça que ça se termine.
Elle appuie ses coudes sur la table et se penche un peu vers lui, remettant une mèche de cheveux derrière son oreille.
- L'époque de ces histoires est révolue non ? Vous ne m'effrayez pas.
- Mmmmh. C'est normal, je ne vous ai encore rien offert, vous ne me devez encore rien. C'est à partir de là que ça se gâtera. Quand je vous ferais croire que je suis amoureuse de vous pour vous manipuler.
- Je vous résisterai.
- J'en doute.
Il ne sait comment réagir face à cette provocation souriante mais déstabilisante. Il se roule une autre cigarette. Elle s'adosse à sa chaise, jouant négligemment avec le grand collier de perles qu'elle porte autour du cou. Dans la tête de Morlet, l'image d'une chaîne ou d'une corde.
- Vous ne déjeuniez jamais dans ce parc, puis vous voilà trois jours de suite : vous m'attendiez.
Bon, elle joue. Il se sent un bon partenaire.
- Oui.
- Alors vous avez déjà perdu.
- Pourquoi ?
- Parce que moi je ne passais pas par là pour vous voir.
- Mais c'est vous qui êtes venus me parler, je ne cherchais rien, je mangeais, entouré de pigeons.
- Oui. Donc c'est bien moi qui mène le jeu, c'est moi qui décide quand je viens, quand je vous accorde l'attention que vous attendez.
Il se tait et la regarde. Peut-être sa peur du vide refait-elle tout à coup surface. Elle semble le sentir et redevient une fille normale face à un type qui lui plairait.
- Et vous faites quoi exactement comme flic ? pas la circulation je présume.
- Non, je bosse à la crim'
- Ho ! Et vous enquêtez sur quelques choses en ce moment ?
- Un jeune type qu'on a retrouvé dans le canal il y a quelques jours.
- Pourquoi vous faites ce boulot ?
- Pour retrouver les mecs qui ont jeter ce jeune type dans le canal je suppose.
- Pour ça, vous pourriez aussi être super héros. Le costume serait plus sympa.
- Oui... mais les supers héros n'existent pas. Moi j'existe - il se veut charmeur, sentant qu'elle glisse vers ce terrain, cette joute verbale l'excite un peu.
- Alors moi je n'existe pas puisque vous avez reconnu que je suis une femme fatale. Les femmes fatales n'existent pas hors de la littérature et de quelques films un peu désuets...
Il la regarde longuement dans les yeux, cherchant toujours à la charmer.
- Vous devez être une apparition effectivement.
Elle s'humecte les lèvres, semblant ainsi goûté pleinement le compliment. Et regarde sa montre à nouveau.
- Je vais devoir partir. Merci pour le verre...
Par L'Excessive, Mercredi 12 Septembre 2007 à 09:23 GMT+2 dans Les Hanches Larges (article, RSS)





