Les Hanches Larges

17. Comme on lutte.

Un autre jour, elle ne se sent pas très bien.

Cet autre jour, il fait encore chaud et tout lui déplait, jusqu' à l'odeur de sa propre peau. Elle aurait besoin de voir Louis ou un de ses autres amants plus occasionnels. Sentir exister son corps, puis elle tout entière, dans le regard et sous le poids d'un autre, puisque seule aujourd'hui elle se dit qu'elle n'existe pas. Surmonter cette fragilité, qu'elle aime, si elle ne dure pas.

Son appartement est trop petit, trop sombre, trop chaud, elle y perd des cheveux, ne fait pas la vaisselle, n'a pas changé les draps depuis des semaines, ça sent le tabac, des culottes sont étendues partout.

Pourquoi cet état ? Sans vraie raison, ce spleen est meilleur. Mais au hasard : peut être les hormones, peut être Jules Fromart mort dans le canal, peut être la ville, peut être le dimanche après midi, peut être rien, peut être tout le reste.

Rien à lire, rien à regarder, rien à écouter.

Assise en slip sur un tabouret au milieu de sa chambre moite, sombre, des vêtements jonchent le sol, le lit est défait, les rideaux tirés, ses cheveux détachés, une cigarette aux lèvres, elle regarde ses orteils et savoure sa mélancolie.

Rien à lire, rien à regarder, rien à écouter, rien à penser. Juste ressentir, exister.

Se lève. Son corps blanc et rond dans le reflet de sa psyché, la culotte coincée entre les fesses, un fil bleu qui en sort, le claquement de l'élastique qu'on remet en place.

Bon, Louis. Un texto pour vérifier qu'il est seul chez lui.

Une robe légère, des sandales à talons attachées aux chevilles, une touche de parfum. Elle sort, greffant un sourire sur ses lèvres. Bientôt son corps réhabilité.

Quinze minutes plus tard, elle est chez lui. Il ouvre la porte, elle embrasse avec empressement et murmure à son oreille « Sauve moi ! Aime moi... » Il n'est pas surpris, il la connaît trop pour ça. Ils n'ont pas franchi le seuil de son salon qu'elle n'a déjà plus sa robe. Elle l'entraîne dans la salle de bain, retire culotte et tampon, fait couler la douche et l'y pousse, lui encore tout habillé. Son jean et son t-shirt noir se collent à sa peau, il rit de l'inconfort. Elle est nue, en sandale, cheveux dégoulinants plaqués le long de son visage impatient, pleine de désir, presque tremblante. Elle lui enlève ses vêtements, l'embrassant partout très fort, elle le mangerait, chaque centimètre de sa peau touché par ses lèvres avides. Il la plaque doucement contre le carrelage dur et frais et la pénètre. Elle l'embrasse longtemps, encore et toujours, jouant avec ses cheveux, puis accroche ses jambes autour de sa taille. Il la porte jusqu'à son lit. Elle s'apaise doucement, se laisse aller à ce corps qui la comble. Quand il se retire, elle saigne un peu et s'en excuse. Il lui caresse doucement l'intérieur de l'avant bras, disant que ça n'est rien. Elle dit qu'elle en avait plus besoin qu'envie. Il sait. On est dimanche après midi, parfois ce sont les moments les plus tristes et vides. Redevenir animal, se concentrer sur les sens pour pouvoir enfin se remettre à penser, à lire, à regarder, à écouter. Elle retourne à la salle de bain, puis revient s'allonger près de lui, nus et mouillés. Il pose une main sur le bas de son ventre, aimant l'odeur et la chaleur étrange, sales et pourtant réconfortantes, qui se dégagent de ses quelques jours de féminité fiévreuse. Elle attrape le livre de chevet et en lit le début à voix haute.

« A ce moment-là inconnu, anonyme, l'individu qui devait se jeter dans les Horseshoes Falls apparut au gardien du pont suspendu de Goat Island vers 6h15 du matin. Il serait le premier visiteur de la journée.

Si j'ai compris tout de suite ? Pas vraiment. Mais avec le recul, oui, j'aurai du le savoir. J'aurai peut être pu le sauver.

Si tôt ! On aurait vu que c'était l'aube, si des murs mouvants de brouillard, de brume, des nuages tourbillonnants d'embruns n'étaient montés continûment des gorges du Niagara, masquant le soleil. On aurait senti le début de l'été, si, près des Chutes, l'air n'avait été agité et humide, abrasif comme une fine limaille de fer dans les poumons... »

(Les Chutes, Joyce Carol Oates)

Vos commentaires

1 Le Mardi 18 Septembre 2007 à 06:44 GMT+2, par hauteclaire

Bonjour,
Vous avez un réel art de dépeindre vos personnages plus vrais que nature. Je les vois vivre devant moi. Vivement la suite!
Amitiés

2 Le Mardi 18 Septembre 2007 à 18:24 GMT+2, par Louise

Bonjour,

Merci pour votre commentaire, je suis profondément touchée.
Je peux vous retourner les compliments, vous savez aller à l'essentiel, on vit avec votre héroïne.
C'est un plaisir.
J'aime particulièrement cette phrase.
Redevenir animal, se concentrer sur les sens pour pouvoir enfin se remettre à penser, à lire, à regarder, à écouter, et j'ose rajouter "à vivre".
Votre texte est magnifique de réalisme et de poésie. Bravo !

Amicalement.

A bientôt.

Louise.

3 Le Vendredi 21 Septembre 2007 à 22:52 GMT+2, par Miss Tagada

J'écris énormément, et... Timidement, me suis lancée dans l'écriture teintée d'érotisme. Mais je ne fais lire à personne. Juste pour moi, pour le moment.
Je suis déjà fan de ton style. Je reviendrais...!

4 Le Samedi 22 Septembre 2007 à 03:19 GMT+2, par c.

encore!

:-)

5 Le Vendredi 5 Octobre 2007 à 11:56 GMT+2, par Em

J'adore !
Ps : j'avais deviné, sans connaître encore, qu'il s'agissait de Joyce Carol Oates ! ;)

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