Les Hanches Larges

18. Un nom

Je ne me serais pas jeter dans le canal.

Maintenant j'ai un nom. Mais ça ne me sert plus à rien, personne ne m'appelle. On enquête sur le mort de Jules Fromart, on cherche dans ma petite vie ce qui aurait pu me conduire à me faire étrangler et balancer dans le canal. On ne va sans doute rien trouver. Etrange que ma vie soit disséquée, que chaque fait soit analysé, qu'on tente de tout rattacher à cet endroit où on a trouvé mon corps. Mon nom lui même ne me semble plus avoir de sens. On ne me nomme plus puisque je n'existe plus. Je ne suis pas un concept, ni une figure célèbre dont le nom aurait valeur de signature même « après ». Mon nom est inutile. Que reste-t-il de moi ?

J'aimerai pouvoir vous dire des choses qui vous aideraient à comprendre comment et pourquoi vous m'avez trouvé là. Par où commencer ? Une certitude : je ne me serai pas jeter dans le canal.

Je m'appelle Jules Fromart. M'appelais... puisqu'il faut que je prenne cette habitude du passé... J'avais 27 ans depuis le 12 avril. J'étais étudiant. J'écrivais une thèse sur un sujet sans importance. Pour payer mes études, je bossais quelques heures dans un fast food, place de la République et faisait un peu de baby-sitting. J'aimais bien les enfants. J'me disais qu'un jour j'en aurais et que je ferai un bon père. J'habitais rue de Ménilmontant et j'aimais bien ça.A ce moment, je n'avais pas de petite amie. Je sortais d'une histoire un peu compliquée avec une fille passionnante mais empoisonnante. On s'était fait du mal. Peut être m'en avait elle plus fait que l'inverse. Je m'en remettais doucement. Je crois que j'étais plutôt un mec bien, sans histoire. C'est sans doute ce que dira mon entourage interrogé par Morlet et ses acolytes. Sans histoire... Je me voyais bien vieillir...

Tout s'est passé très vite. Il faisait chaud ce samedi soir. Je rentrais d'une soirée, j'avais quitté mon pote Ben il y a peu de temps, je flânais sur les bords du canal, prenant un peu l'air, espérant trouver un peu de fraîcheur avant de rentrer dans mon studio étouffant. J'avais un peu bu, dragué une jolie blonde, étais reparti avec son numéro de téléphone et l'impression que je pourrai la revoir. Je me sentais bien. J'ai croisé un groupe de mecs qui riaient fort, je ne leur accordais pas plus d'attention que ça, je connais le quartier et m'y sens à l'aise. Un seul des visages m'a paru familier, l'espace d'un instant, sans savoir à quoi le rattacher.
 
Je n'ai pas vu le coup venir. Ma tête à cogner le béton chaud, des mains ont serré mon cou, les rires s'étaient éloignés ou arrêtés, déjà mes yeux se fermaient, on vidait mes poches, je n'entendais plus rien, ne pouvais plus crier, je crois que mes lèvres bougeaient mais aucun son n'en sortait, doucement je n'étais plus un homme, je me suis senti mourir et peut être que j'ai trouvé ça doux sur le moment. Puis il y a eu l'eau. Trop longtemps. D'abord la conscience puis plus rien. Puis l'attroupement des badauds, le flic en imper beige et la table de dissection et on en est là : à se demander pourquoi on m'a retrouvé mort dans la canal. Moi il y a une chose que je souhaite plus que trouver des raisons à toute cette merde : changer les choses...

Vos commentaires

1 Le Lundi 24 Septembre 2007 à 07:14 GMT+2, par hauteclaire

Bonjour Excessive,
passage surprenant, qui tranche dans son sujet et son rythme. Ne nous laissez pas sur notre faim!
Amitiés

2 Le Mercredi 26 Septembre 2007 à 13:29 GMT+2, par renard

Toutes mes félicitations. Tu as retrouvé l'inspiration. Le ton change et une belle intrigue se trame... continue. Amitiés

3 Le Vendredi 5 Octobre 2007 à 12:01 GMT+2, par Em

J'aime ton héroïne, ton fumeur (!) et ton cadavre qui pense...

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