Les Hanches Larges

23. Après ça.

La nuit est lourde, noir, violette et dorée. Après ça, elle fuit. Après ça, Morlet fuit. Après ça, Jules attend. Après ça, Louis la voit et l'aime, malgré tout. Après ça, Stéphanie retrouve son flic. Après ça, il pleut. Enfin.

La nuit est lourde, noire, violette et dorée, le ciel près à éclater, à déverser ses trombes d'eau et apaiser enfin cette chaleur moite, épaisse, étouffante. Tuante... Elle remonte la rue du Faubourg du Temple. De l'eau pour apaiser cette atmosphère, pour effacer toute cette merde... Ses joues sont en feu, rougies, dégageant une chaleur agressive. Les semelles en bois des ses tongs claquent sur le macadam suintant la touffeur de la journée. Le tissu de sa robe est de trop, ses pensées sont désagréables, elle voudrait les fuir, les enterrer quelque part, ne plus penser, plus à ça, à cette chambre d'hôtel, cette conversation, à ce putain de canal, à ce cadavre maintenant pourrissant. Elle allume une cigarette et entre aux Folies, comme on sort la tête de l'eau, prenant une grande bouffée d'oxygène. Le jeune serveur aux grands yeux de chat est là, déjà un peu apaisant. Il lui essuie un coin du bar et lui sourit. Elle s'installe sur un tabouret et commande un verre de vin rouge. La salle du café est désertée, il y fait trop chaud, tout le monde est en terrasse. Elle aime cet endroit tout en longueur, aux néons rouges vulgaires mais aux grandes baies vitrées d'un autre temps. Elle y aiment la clientèle, les habitués, en particulier ce vieux qui vient peindre des aquarelles ou esquisser aux crayons les visages des gens, les jeunes en terrasse aussi, leurs conversations bruyantes, ici avant d'aller ailleurs. Finissant sa première cigarette, elle sent qu'elle se calme un peu. Elle vient de dire au flic qu'elle connaissait Jules. Et alors ?  En mourrait d'envie depuis le début. Parce que tout ça, c'est pas juste. Oui elle répondra à ses questions de flic quand il les posera. Elle ne sait rien. De toute façon, elle ne sait rien, alors, forcement, elle ne dira rien. Elle replace une mèche de ses longs cheveux encore un peu collant de transpiration de sa fin de journée fiévreuse. Le serveur la regarde, sa peau porte encore l'odeur du flic. Elle lui sourit, se passant mollement la main dans la nuque. Promesses.
Et puis au fond, à quoi bon se mettre dans un état pareil pour un cadavre ? Tout ça n'est que nombrilisme et littérature...

 ••• 

A quoi bon se mettre dans un état pareil pour une phrase ? « Je l'ai croisé quelques fois »... Qu'est ce que ça veut dire ? Est-il juste jaloux de ce passé qu'il ne possède pas ? Maintenant elle sera témoin. Ça tourne en boucle dans sa tête. Qu'est ce qu'elle est pour lui, qu'est ce que cette phrase change ? Comment on fait maintenant ? Un arrêt au P'tits Tonneaux pour une dernière bière parce qu'il n'est pas possible de rentrer auprès de Stéphanie maintenant. D'abord tenter encore de vider son cerveau, de laisser fuire les pensées. Comme de l'eau. La bière bue le plus vite possible, deux cigarettes fumées plus vite que roulées. Les pensées mortes, le retour possible. Maintenant elle ne sera plus qu'un témoin. Ces ébats comme une parenthèse, de toutes façons elle ne compte pas pour lui, plus ou jamais. Juste un corps, de l'instinct. Maintenant, lui survivre. Mieux : vivre après elle, sans elle, l'oublier, qu'elle n'ait jamais existé. Il n'y a que Stéphanie. Stéphanie qui dort, tournée vers la place qu'il a laissée vide dans le lit. Il se douche rapidement et vient s'allonger nu près d'elle. Inutile qu'elle sache ça. Inutile. Son corps mince, chaud et en paix près de lui, sa respiration s'apaise enfin, plus de pensées, un souffle d'air fait bouger le rideau. Toute cette merde est sans importance. Un cadavre, un témoin. C'est tout...

••• 

C'est tout ? Comment cela peut-il être « tout » ? J'ai été balancé dans le canal et tout le monde s'accorde pour dire que c'est injuste ! Hé merde ! J'aurai aimé avoir une pierre autour du cou et qu'on ne me retrouve jamais. Tranquille, pourrissant au fond du canal, bouffé par des poissons, pêchés par des tarés - j'ose pas imaginer s'ils les mangent - recouverts de vase, la peau qui ne fait plus qu'une avec, les cheveux qui partent, mon corps qui ne ressemble plus à celui d'un homme, bouffi, vert, puant, perdu. Ça, ça aurait été « tout ». Disparaître puisque je vous encombre. Elle m'a croisé quelque fois... si ça n'avait été que ça, je ne la haïrai pas autant.

••• 

Elle dit qu'elle ne l'a croisé que quelques fois. Louis ne la croit pas. S'il l'accuse de mentir, elle niera et lui démontrera que tout n'est qu'un question de relativité et il se sentira vraiment con. S'il y a une chose qu'elle fait mieux que l'amour, c'est convaincre qu'elle a raison. Il a perdu avant d'avoir commencé à parler, il le sait trop. Alors tampis si elle vient d'arriver chez lui dans sa petite robe blanche et ses tongs à semelle en bois, sentant le tabac encore chaud, le vin rouge à peine avalé, la peau d'un autre au moins, peut être deux, les lèvres encore gonflés des baisers donnés à un autre, aussi sincèrement qu'elle l'a embrassé en arrivant. Est ce que c'est plus grave parce qu'elle donne à tous ses actes cette apparence de sincérité, si elle est entière à chaque fois, est ce que c'est plus grave que si elle faisait croire que tout ça ne compte pas ? Elle est là en face de lui. Il a dit l'avoir vu avec un type en imper, elle a dit qu'elle l'avait rencontré il y a quelques jours à l'heure du déjeuner, dans un parc, qu'il enquête sur le mort du canal, qu'elle ne l'a croisé que quelque fois. Bien sur il ne l'a croit pas vraiment mais pour ce soir il va faire semblant. On dirait une poupée, en cet instant, elle joue à avoir besoin de lui. Tampis s'il n'est pas le premier à l'aimer aujourd'hui, il sera le dernier.

••• 

Peu importe si elle a la sensation que cette douche était pour se laver de ce qu'il a fait de sa soirée, elle sera la dernière à l'aimer, comme elle a été la première. Stéphanie sent son flic la rejoindre nu contre elle, elle fait mine de ne pas se réveiller, de se rapprocher de lui dans son sommeil. Il la prend dans ses bras et embrasse tendrement son front, l'arrondi de son épaule. Il sent bon la fatigue, la corps las de l'homme encore humide, le coma qui le gagne. Ses quelques pensées la font sombrer plus profondément dans le sommeil. Dehors, la nuit est lourde,  noire, violette et dorée. Un souffle d'air entre dans la chambre. Le ciel éclate. Il pleut. Enfin.

Vos commentaires

1 Le Samedi 6 Octobre 2007 à 15:21 GMT+2, par L.

Tous les personnages enfin réunis! Après ça...
:)

2 Le Lundi 8 Octobre 2007 à 08:49 GMT+2, par hauteclaire

Bonjour Excessive,
épisode palpitant dans l'attente et l'interrogation. Qui est exactement votre héroïne?
Impatience de savoir.
Amitiés

3 Le Mardi 9 Octobre 2007 à 09:40 GMT+2, par Oly

J'adore ce chapitre ! C'est vraiment bien ficelé ! Le suspense est à son comble... maintenant vite... la SUITE !!!

4 Le Mardi 9 Octobre 2007 à 19:24 GMT+2, par Louise

Bonsoir,

Du vrai polar, c'est très bien écrit on y est , on est dedans, le vocabulaire est juste, j'imagine le travail pour arriver à un tel résultat. Bravo ! Comme toutes et tous j'attends la suite...

Un petit commentaire de votre part me ferait plaisir.

Bises.

Louise.

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