28. Celui qui...
Février, il fait froid. Chaque respiration, un nuage de buée. Les joues rosées, la peau des mains rêche et un peu fendillée, douloureuse. Les lèvres parfumées et brillantes. Les intérieurs où il fait chaud, attirants. Le ciel presque blanc, le soleil bas et éblouissant. Mais froid. Louis, une écharpe rayée autour du coup, les poings serrés dans les poches de son manteau, attend devant un fast food. Jules en sort, appréciant le froid. Il tourne la tête vers Louis, s'en détourne et lui rend finalement son regard. Ils se reconnaissent. Comme des membres d'un même groupe secret.
Louis fait le premier pas. La souplesse, la beauté et l'aisance assurée d'un chat. Il tend la main. Jules la sert, sans un mot. L'une chaude et souple, l'autre rougit et durcit par l'attente dans la froid.
« Je crois qu'on partage quelque chose. »
Jules acquiesce.
Sans réfléchir et sans un mot, ils se dirigent vers Le Bon Café. S'assoient l'un en face de l'autre. Se toisent une seconde avant d'enlever leur manteaux.
Le regard de Jules respire la gentillesse et l'honnêteté. Il a l'œil qui pétille, le regard posé et intelligent. Les quelques minutes passées dans le froid lui ont fait rougir les joues, ses lèvres aussi sont plus sombres. Il a une jolie voix douce et chaude. Louis se perd un peu dans cette douceur masculine. Il n'est déjà plus un rival.
Louis est beau, cela ne fait aucun doute. Son regard brun a quelque chose d'impressionnant. La découpe de son menton lui confère une virilité et un charme certains. Il bouge les mains quand il parle, le regard de Jules y revient souvent, comme hypnotisé par ses attitudes. Il n'est déjà plus un danger.
L'un en face de l'autre, un point commun. Ils reconnaissent en l'autre ses qualités. Une sorte d'attirance immédiate. Comme un piège. Ils ne sont pas ennemis, pas même concurrents, comme s'ils savaient qu'ils avaient déjà tous deux perdus. L'un pour l'autre une bouée, une ancre, un miroir. « tu es quelqu'un de bien, moi aussi ».
Quand elle ne sera plus là, quand je ne serai plus capable de m'aimer seul, je t'aimerai et tu m'aimeras.
« Alors c'est toi ? »
- Moi. Comment as-tu su ?
Ils commandent deux bières.
- Je l'ai suivi une fois, elle venait te chercher.
- ...
- ça fait combien de temps ? 3 mois environ ?
- oui... oui je crois. Enfin 3 mois à elle.
- tu l'aimes ?
Jules hausse les épaules et sourit, perdant son regard dans celui de Louis. Question bête.
- j'en sais rien, je ne me pose pas la question, je ne veux pas connaître la réponse.
- T'as déjà tout compris on dirait.
- Et toi, ça fait combien de temps ?
- ...
- ...
- Toujours.
- ...
- Nous deux on sait.
- Oui.
Une gorgée de bière, longue.
- Tu sais pourquoi elle fait ça ?
- sèchement J'veux pas l'savoir.
- T'as sans doute raison. Pourquoi t'es venu me voir ? j'dois pas être le premier...
- Le coupant A me faire cocu ? Ah non ça c'est certain ! une respiration, encore une gorgée de bière. On n'est pas un couple en fait. On a chacun notre vie. Je ne sais pas ce qui m'a pris de la suivre... et quand je t'ai vu... je ne sais pas, j'ai eu envie de te parler.
- C'est étrange.
- Sans doute.
La première bière est vide. Louis fume et regarde Jules. Ils commandent une seconde bière.
- Tu m'vois comme un rival ?
- Non.
- ...
- Elle ne fonctionne pas comme ça. Il n'y a pas une place à prendre.
- Je vois ce qui lui plait en toi.
- Toi tu lui ressembles...
- Je le crois oui.
Et respecter infiniment ce prétendu rival. L'aimer parce qu'il ne peut en être autrement. Comme une autre évidence, qui serait une autre histoire. Pas ici par hasard. La même douleur. De vouloir être le seul et savoir que c'est impossible. La même maîtrise de la douleur. Parce qu'elle vaut cette peine, croient-ils en cet instant.
Le temps passe...
Par L'Excessive, Dimanche 30 Déc 2007 à 17:06 GMT+2 dans Les Hanches Larges (article, RSS)





