Les Hanches Larges

29.C'est dimanche...

Un échange de regard. Très léger. Inexistant pour tous les autres sauf pour eux quatre. Toutes les réponses.

 

Le canal St Martin fermé à la circulation, c'est dimanche. Le soleil de juin dore les peaux et les éclats de rire. Partout la vie. Des familles, de jeunes amants, de vieux couples, des enfants, des amis, des airs réjouis. Là bas, des musiciens, un spectacle de rue, des vendeurs de saucisses. La foule est agréable. Le temps, parfait, s'arrête, parfois.

Morlet et Stéphanie avancent main dans la main quai de Valmy, vers Le Point Ephemère, respirant l'été, appréciant les bruits ambiants, se parlant souvent, sourires aux lèvres, c'est dimanche.

Les tentes des Don Quichotte, des gens qui font la manche, des paquets de clopes éventrés, des bières alors qu'il est encore tôt. Et le soleil qui rend tout cela un peu moins pénible. Magie ingrate qui maquille mais qui ne transforme pas. C'est dimanche.

Quelques pas encore. Morlet goûte à ce plaisir simple et évident, celui dont il faut prendre conscience à l'instant parce qu'il est banal et fugitif mais intense quand on a mis le doigt dessus.

Et en face d'eux apparaît la fille. Au bras d'un beau jeune homme.

Elle. une robe blanche à petits motifs roses - on dirait le printemps - des petites chaussures à talons légèrement claquants, les cheveux lâchés, bouclés, illuminés par le soleil.

Lui. Regard direct, mâchoire carrée, beaux vêtements décontractés, quelques chose de dur, de solide, en contraste avec la grâce de la fille rousse aux hanches larges.

Elle ne semble pas voir Morlet, fend le foule de passants comme un chat et passe près de lui, l'effleure, et à ce contact se retourne vers lui. Leurs regards se croisent, ceux de Stéphanie et de Louis aussi. Le soleil est un peu plus lourd, la foule ne bouge plus, il n'y a sans doute plus un son. Le monde qui s'immobilise. Quand tout pourrait éclater il arrive que le temps s'arrête. Pour narguer ses pions.

Un échange de regard. Très léger. Inexistant pour tous les autres sauf pour eux quatre. Toutes les réponses.

Louis passe son bras autour de la taille de la fille et l'attire contre lui, marquant son territoire.

Stéphanie sert un peu plus fort la main de Morlet.

Qui a compris. Qui vient de comprendre, ce regard, ce geste, à cet endroit. Tout. Ce garçon.

L'autre, mort, dans le canal.

Elle.

Certitude qui ne sera jamais prouvé, il ne cherchera même pas à essayer. Ça ne sert à rien. Le poison, c'est elle et c'est doux.

Une fraction de seconde, dans ce geste possessif, il a eu lui aussi envie de se débarrasser de ce jeune homme qui touchait à cette fille, qui jouait à celui à qui elle appartient. Alors ? Alors, le monde est pourri et elle est le monde. Stéphanie sert sa main plus fort, il retourne à elle et sait qu'il va classer l'affaire.

Stéphanie. Dans deux regards qui ne s'excusaient pas d'avoir bousculé l'autre, elle a tout compris. L'odeur différente sur la peau de son mari, elle ne l'avait pas remarqué au point d'en avoir conscience, mais maintenant elle sait. L'air absent aussi. Et un peu moins de sexe. Peut être des preuves d'amour trop appuyées aussi. Cette fille. Et dans le regard aussi, le terme de l'histoire. « On ne se verra plus » dans ses yeux à elle comme dans le frémissement de Morlet qui lui répond. Cette fille. Petite, gracieuse, rousse autant qu'elle est blonde, des courbes de guitares épousées par le tissu d'une robe amoureuse, le bras d'un jeune garçon enserrant sa taille comme pour souligner encore ses hanches girondes et le balancer de ses fesses. C'est fini avec cette fille. Long cheveux roux et bouclés qu'elle faisait semblant de ne pas voir sur les vêtements de son mari. Mais il revient à elle. Elle ne dira rien.

Louis et la fille poursuivent leur chemin, sourires aux lèvres, paroles basses.

Bien sur, il sait qui était ce mec en imper : le flic, l'amant, le danger de la suspicion.

Bien sur elle sait : la main de Louis fort sur sa taille, cet endroit du canal, le regard de Morlet.

Mais comme s'il ne s'était rien passé, c'est dimanche.

Vos commentaires

1 Le Lundi 3 Mar 2008 à 16:23, par c.

elle est terrible cette dernière phrase...
elle sonne vraiment comme un dimanche.

encore...

2 Le Mercredi 5 Mar 2008 à 14:32, par m

c'est génial...
et ça y est, tu y es arrivée!

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