Les Hanches Larges

L'attente

A celui qui saura.

 Et aux autres à qui ces quelques mots plairont...

Samedi, il prend le RER jusqu'en banlieue parisienne. Ça dure des heures on dirait. Dehors il fait gris, c'est exprès. Il regarde la pluie qui glisse le long des vitres du train, la campagne grise, les bâtiments tristes. A l'intérieur de lui, c'est pas mieux.
Une fois arrivé, il y a encore un bon quart d'heure de marche, de quoi le tremper jusqu'au os. Il fume cigarette sur cigarette à partir du moment où il a quitté la gare. C'est un peu stupide, elles sont toutes trempées par la pluie.
Il arrive devant l'immeuble. Ne connaît pas le code. On ne répond pas au téléphone. Il ne s'énerve plus. La colère est loin. Quelqu'un sort, lui permettant d'entrer dans la cour et d'aller sonner à l'interphone. On ne répond pas là non plus. Toujours pas de colère, ça serait sans doute mieux mais il est loin de ce sentiment, il est loin de tout en fait, comme vidé, comme happé par une nécessité, mais ne ressentant plus rien. C'est un de ces moments où on devient un automate, où on ne comprendra que plus tard ce qui nous a guidé, fait tenir debout, réagir de la sorte. Pas de colère donc. Une légère angoisse parce que pas de réponse. Mais le cerveau comme lui aussi trempé par la pluie. Une idée fixe : le retrouver ; pour les sentiments on verra plus tard. Il fume encore. Sonne encore, même s'il sait maintenant qu'on ne lui répondra pas. Regarde la fenêtre du deuxième étage, aucun signe de vie. Ne pas penser à ce qui pourrait être arriver. Contourner le bâtiment, essayer de grimper par le balcon pour voir à l'intérieur. Impossible. Les mains blessées. Toujours pas de colère pourtant, pas même de la tristesse, ni de la lassitude. Rien. Le vide. Et l'attente vide dure des heures. Il pleut et il fume. Puis il ne pleut plus mais ça ne change pas grand chose. C'est toujours la banlieue, au bout du RER. C'est triste et gris et désert pour lui. Il frissonne. La nuit n'est pas loin. Il songe à prendre un hôtel ici, pour attendre encore. On lui dit que ça ne sera pas nécessaire, que celui qu'il attend ne veut pas le voir, qu'il veut mieux qu'il rentre chez lui. Alors peut être un peu de colère gronde doucement au fond de lui, un peu d'amertume, de tristesse, comme si l'anesthésie se terminait. Légère et douloureuse sensation d'avoir perdu son temps, son énergie, vainement. Le chemin dans l'autre sens, toujours long. Chargé. Sans le connaître, à seulement le regarder, on le trouverait trop fragile pour supporter ça. Mais comment être autrement ? Il se tait et attend que le train le ramène chez lui, là où est la vie. Sorti du métro à Paris, il fait nuit. En lui aussi.

On me demandera un jour pourquoi j'ai fait ça, comment j'ai pu agir comme ça. On me dira qu'il s'inquiétait, qu'il était mort de trouille mais qu'il n'en disait rien. On me dira que je suis indigne de ses soins, que je ne le mérite pas. On me dira que je suis fou de ne pas voir qu'on tient à moi comme ça, de ne pas être capable de tenir compte de ces amours. On me dira que je suis égoïste et on aura raison. On me dira que mon petit frère vaut mieux que moi et je boirai encore un verre à sa santé, parce que cet après midi prouve encore que c'est vrai.
Je suis chez moi, plongé dans le noir et dans le silence et je ne suis pas fier, n'allez pas croire ça. J'entends la sonnette mais je ne peux pas y répondre, je ne peux pas le laisser me voir dans cet état. Mon téléphone est sur silencieux, c'est un cri de moins. Je suis assis comme un con dans mon appartement, champ de bataille de ma panique. Vêtements, restes de nourriture, cadavres de bouteilles et peut être bientôt le mien. Peut être que c'est ce que j'attends. Je regarde mes orteils ; mon cerveau et mon corps sont vides. Je ne sais pas ce que j'attends, ni à quoi je joue. En fait je ne joue pas. J'ai mal, je suis un puit de douleurs sans fin, je ne sais plus comment m'apaiser  autrement qu'ainsi. Et je sais que j'ai tort. Alors son regard, plus que tout les autres, je ne peux pas. C'est parce que je l'aime que je ne veux pas qu'il me voit dans cet état, c'est pour le protéger ou ce n'est que de l'amour propre, de l'orgueil, de la bêtise si vous voulez. Je sais qu'il est dehors sous la pluie, les os et l'âme gelés, je sais même qu'il se remplit les poumons de nicotine humide en espérant me voir, entendre que je vais bien. Non, je ne vais pas bien. Et non, je ne crois pas que tu puisses m'aider. Tu n'es pas là pour ça. Ce n'est pas ton rôle.

C'est moi le grand frère.
Rentre chez toi. Ici, il fait nuit, noir et froid.

Vos commentaires

1 Le Mardi 11 Mar 2008 à 00:10, par hauteclaire

Bonsoir Excessive,
texte lourd et poignant sur la difficulté d'aimer et d'être aimé.
Toujours autant de plaisir à vous lire.
Amitiés

2 Le Dimanche 16 Mar 2008 à 16:46, par cmoiyaya

Ces quelques mots m'ont plu. Surtout que je ne te connaissais pas et que j'ai vraiment cru que tu étais un garçon tant le texte semblait écrit de l'intérieur (et puis je me suis rendue compte que tu devais être une fille en lisant tes autres textes et par le nom du blog !)
Au plaisir de te lire...

3 Le Dimanche 16 Mar 2008 à 21:32, par Mabb

Toujours aussi bien écrit :)

Bonne soirée :)

4 Le Dimanche 23 Mar 2008 à 18:11, par Louise

Bonjour,
Magnifique comme d'habitude, c'est extraordinaire on est si fort dans le personnage, dans ses douleurs,c'est un texte vrai, terriblement poignant, encore bravo. Bonnes fêtes de Pâques. A bientôt. Bises. Louise.

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