Exercice 1
Alors, dans la série, je t'explique un peu ma vie tu comprendras mieux ce qui suit, je te dis : j'ai quitté mon boulot pour commencer une formation d'écriture de scénario. Cette semaine, nous avons une nouvelle intervenante qui nous fait faire ce qu'on pourrait appeler "de la gymnastique de l'imagination". C'est à dire qu'elle donne une heure au groupe et un énoncé d'exercice et on écrit ce qu'on veut, synopsis, nouvelle, scène de film...
Pour le moment, on en a fait un. J'ai trouvé ça hyper sympa, même si, comme à mon habitude, je suis partie loin et j'ai eu peur de ne pas retomber sur mes pieds ! Bon, j'avoue, j'ai un peu repris le texte pour corriger les 2 ou 3 fautes d'expression (j'ai laissé celles d'orthographe et de grammaire!) mais je vous promets que je ne l'ai pas transformé. J'adorerai pouvoir vous montrer les textes des autres membres du groupe, tellement c'est passionnant de découvrir les autres talents et univers...
Donc, j'en viens à l'énoncé de cet exercice : Il fallait écrire ce qu'on voulait, sous la forme qu'on voulait, mais il fallait que le texte s'achève avec ces deux phrases : Albertine se rhabille et rentre chez elle. Elle ne quitte pas son amant.
Note : il est bien évident que je ne publierai sur ce blog que les textes dont je suis contente... !
Dehors il neige encore. Tous les toits sont blancs. Les routes sont recouvertes d'une boue marron, la neige des jours précédents déjà fondue, des traces de pas et de roues. Par endroit, on retrouve encore quelques tas immaculés et des bonhommes de neige en plus ou moins bonne forme. Les enfants sont comme déjà lassés par la magie et rares sont ceux qui jouent dehors, quelques boules de neiges seulement volent encore au risque de faire tomber les passants.
Justement, c'est en tentant d'éviter un projectile qu'Albertine a du faire un écart, manquant de peu de tomber dans le caniveau. Ce pas de côté, c'est presque une cascade, à son âge. D'un mouvement précis, elle remonte sur le trottoir. Lorsqu'elle relève les yeux de la pointe de ses chaussures, son regard croise celui d'un homme charmant, à l'arrêt de bus qu'elle s'apprête à rejoindre. Il lui sourit. C'est un bel homme, plein de prestance, qui doit avoir à peu près son âge. En passant près de lui pour entrer dans l'abribus, elle inspire profondément et remarque qu'il sent un peu la tabac froid, l'après rasage et la laine mouillée. Elle s'assoit sur le banc, pose méticuleusement son sac à main sur ses genoux et relève les yeux. L'homme s'est tourné vers elle et la regarde toujours. On ne lui fera plus la coup à Albertine, elle n'est plus assez jeune pour laisser filer le temps comme à 20 ans, ce n'est pas tous les jours que sur le chemin pour aller voir sa fille elle tombe sur pareil spécimen de la gente masculine. Sans quitter l'homme des yeux, elle se décale un peu vers la droite et d'un mouvement de tête, l'invite à venir prendre place à côté d'elle. L'homme sourit, semble hésiter un peu, peut être compter les années qu'il a passé et celles qu'il lui reste sur cette terre, le temps de s'assurer que ce serait idiot de ne pas répondre à cette invitation, et vient s'asseoir à côté d'elle.
Bon, et maintenant, se demande Albertine, comment on fait déjà ?
Elle lui demande si ça fait longtemps qu'il attend le bus et se félicite intérieurement de cette excellente entrée en matière. 4 ou 5 minutes. Bon, alors il ne devrait plus trop tarder...
Lui demander où il va lui paraît un peu trop audacieux. Alors elle lui raconte qu'elle va voir sa fille hospitalisée, comme tous les jours depuis des mois, que c'est bien dommage cette jeunesse qui se fout en l'air toute seule quand on voit que de toutes façons le temps fini par le faire. L'homme la regarde dans les yeux et elle ne peut s'empêcher de remarquer leur jolie couleur bleue et les fines rides qui les entourent. Il a l'air un peu triste, le visage légèrement penché sur le côté. Sous son chapeau, elle remarque des mèches de cheveux blancs. Ça lui rappelle combien elle aime les cheveux des hommes. Un peu de ventre pris avec l'âge, elle n'a jamais rien eu contre, mais la calvitie, vraiment, non merci. Au même moment où cette pensée lui traverse l'esprit, elle surprend sa main se décaler un peu et se coller au bras de son inconnu. Il ne s'éloigne pas, continuant même de la regarder, le regard toujours un peu triste, malgré le léger sourire qui éclaire son visage.
« Et elle a quoi votre fille ?
- Elle est anorexique. Elle refuse de manger. J'arrive pas très bien à comprendre pourquoi. Ça pourrait bien être de ma faute évidemment, qu'est ce qui ne serait pas la faute de la mère dans le malaise de son enfants ? ! Je n'ai pas envie de parler d'elle, c'est difficile. »
L'arrivée du bus interrompt la conversation mais il l'aide à y monter et s'installe à côté d'elle. Il est grand et massif, elle a l'impression d'être plaquée contre la vitre, elle ne voit plus les autres passagers mais peu importe, ils ne sont pas intéressants.
« Je peux vous accompagner ?
- Pardon ? ah non je ne crois pas, ça ferait bizarre, elle ne comprendrai pas et me le reprocherai. Et alors vraiment, ses reproches, je n'en peux plus...
- Mes enfants aussi me font des reproches... ça doit être dans l'air du temps...
- Le monde tourne à l'envers, c'est elle qui devrait venir me voir à l'hôpital.
- Pourquoi devriez vous être à l'hôpital ?
- Parce que j'ai 78 ans le mois prochain, que mon époux est mort depuis 12 ans et que les gens comme moi, c'est plus rassurant de les mettre à l'hôpital, comme ça on sait où ils sont.
Et hop, voilà deux informations habillement placées. Si mon âge le dégoûte, il peu arrêter là son numéro de charme, s'il est intéressé, il sait que je suis libre !
Il laisse passer un peu de temps, enlève son chapeau pour passer la main dans ses épais cheveux blancs et lui sourit franchement.
- moi, pour savoir où vous êtes, je vous garderai près de moi...
Albertine sourit bêtement, le sang lui est monté aux joues, elle savait bien au fond qu'elle avait toujours 20 ans, mais quel plaisir !
- si je ne peux pas vous accompagner, laisser moi vous inviter à boire un thé ou un verre de vin.
- Mais pourquoi preniez vous le bus, vous n'aviez rien à faire ?
- Que vouliez vous que j'ai à faire ? quelle obligation voudriez vous que j'ai à 75 ans ? Si quelqu'un tente encore de m'obliger à faire quoique ce soit, je ne sais pas de quoi je suis capable !
Il a dit ça d'un ton amusé. Albertine trouve qu'il a raison. Bon mais elle quand même, elle est obligée d'aller voir sa fille, elle lui a promis et Albertine a beaucoup de défauts mais elle tient ses promesses. Elle s'entend pourtant répondre.
- Il y a un petit bistrot en bas de la rue où se trouve l'hôpital. Un verre de vin me permettrait d'affronter ma fille dans de bonnes conditions.
- Alors allons-y.
Le reste du trajet se passe en silence, comme si chacun se préparait à la conversation qui allait arriver. Maintenant qu'on avait passé l'introduction, il faudrait se montrer à la hauteur ! Simplement leurs bras sont collés l'un contre l'autre et chacun fait mine de ne pas le remarquer.
La neige tombe plus fort lorsqu'ils sortent du bus. Il l'aide à descendre les marches et continue à lui tenir le bras, alors qu'elle lui indique où se trouve le bistrot. Ils s'échangent enfin leur prénom. Lui, c'est Gaston. C'est joli Gaston.
Arrivés dans le bistrot, il la surprend en s'asseyant à côté d'elle sur la banquette. Elle le laisse choisir le vin. Un Bourgogne, très bien. Une fois leur verre servi, il la surprend encore en passant son bras autour de ses épaules.
- pardon Albertine, je vais peut être trop loin, je ne sais pas ce qui me prend, vous me plaisez tout simplement, et nous avons tous deux assez d'expériences pour savoir combien c'est rare... et demain il sera peut être trop tard... avec toute cette neige !
Après cette déclaration, Albertine ne peut que se lancer :
- Je ne suis pas une fille facile comme on dit aujourd'hui mais je suis aussi très vieille et j'ai envie que vous m'embrassiez. Je ne cherche plus rien et vous me plaisez. N'est-ce pas là le début d'un amour parfait ?
- Tout à fait !
Alors là, elle sait bien qu'ils ont des corps fripés, abîmés, mal en point mais ils ont 17 ans. Parce que dire tout ça, c'est bien beau mais après il faut agir. Albertine se tourne vers lui, décidée. Et il fait le reste du chemin, l'enserrant plus fort et l'embrassant. Et puis,
- zut, il est l'heure que j'aille voir ma fille ou je ne la verrai pas aujourd'hui.
- Mmhh. Si vous le voulez bien, retrouvons nous demain au même arrêt de bus et nous déciderons ensemble de ce que nous ferons. Si l'un de nous ne vient pas, l'autre saura...
- Tout cela me paraît très bien. A demain j'espère...
Albertine termine son verre de vin en deux gorgées et se dirige en trottinant vers l'hôpital, le regard embué par l'alcool et le baiser.
Arrivée dans la chambre de sa fille, elle dépose son manteau
au dossier de sa chaise et s'installe, les jambes serrées parcourues de petits
mouvements de nervosité, les mains posées bien à plat sur son sac à main posé
bien à plat sur ses genoux. Elle se lance alors dans le récit de sa rencontre,
espérant que ça donnera envie à sa jolie fleur de fille de reprendre goût à la
vie, de manger, de sortir, de donner de l'amour et d'en recevoir.
Mais, rompant enfin le silence qui suit l'histoire et achevant l'attente
d'Albertine, son fantôme de fille se tourne vers elle et lui lance d'un ton
froid et sans appel :
- Mais tu es bien trop vieille petite maman pour avoir un amant.
Alors, d'un ton dur et glacial, comme l'adieu à un ennemi, Albertine rétorque :
- Tu as tort ma petite fille.
Albertine se lève, se rhabille et rentre chez elle. Evidemment, elle ne quitte pas son amant.Par L'Excessive, Samedi 28 Juin 2008 à 23:17 GMT+2 dans Divers (article, RSS)




